La combe Liégeard en vers

Il existe une série de 17 cartes postales anciennes intitulées « La Combe Liégeard ». Sur chacune, un poème.

(L’accompagnement de cartes postales par des poèmes n’est pas rare dans la carte postale ancienne. Cette série cependant se démarque par son nombre.)
Les clichés son signés « L. Chapuis », le tout a été imprimé à Chalon-sur-Saône par Bourgeois frères.
La plupart des cartes de cette série, telles qu’on les trouve chez les marchands de cartes postales, sont vierges. Quelques unes cependant ont circulé au début des années 1920.

C’est une sorte d’hommage à Stephen Liégeard, fils d’un maire de Dijon, avocat, ex «  sous-préfet aux champs  » épinglé par Alphonse Daudet, bonapartiste convaincu, poète rêvant de se faire élire à l’Académie française, constructeur du château néo-renaissance de Brochon (bien connu de certains de nos lycéens et lycéennes), un personnage original que les Pataras du début du siècle pouvaient voir passer dans une des premières automobiles du coin.
L’hommage obséquieux commence par l’évocation de son invention majeure, la Côte d’Azur (1887), pour enchaîner sur la proposition de baptiser la Combe de Brochon, «  Combe Liégeard  ». Ce baptême tout personnel n’a pas été enregistré à l’état civil, les cartes d’état major et autres IGN continuant de mentionner désespérément «  Combe de Brochon  » !

Nous reproduisons ci-dessous la série complète et, plus bas, la transcription intégrale des poèmes.

Le texte des poèmes

La première carte est signée «  E. Oubert  », les suivantes «  E.O.  ». Il s’agit sans doute d’Éva Oubert-Chaperon. Le site de l’Académie française mentionne que cette auteure reçut pour des «  poèmes  » le prix de poésie Broquette-Gronin en 1913. (Seule trace d’elle au dépôt légal de la BNF  : un opuscule de quatre pages, Les Trois couleurs, pièce à dire en vers, publié en 1910.)
Le style de nos cartes est flagorneur, pompeux, laborieux et truffé de clichés. On reste rêveur à l’idée que l’Académie pouvait couronner ce genre de versification  !
À lire au second degré – ces envolées lyriques ressemblent à s’y méprendre à du Pierre Dac  !

1

Ô poète, Parrain d’une terre bénie,
Pour désigner la Côte au climat merveilleux
Que baisent doucement les grands flots orgueilleux
Vous avez su trouver quatre mots de génie !

Ces mots, ces quatre mots forment une harmonie
Évoquant à l’esprit le clair midi joyeux :
Où tout semble azuré, la mer comme les cieux
Où l’air même est d’un bleu de douceur infinie.

Ce baptême connu bientôt du monde entier
mit un fleuron de plus à vos brins de laurier
Mais après la filleule à superbe envolée.

Ô poète ! Parrain d’universel renom,
Voici qu’une humble Combe à vos pieds étalée
sollicite l’honneur de porter votre nom.

2

En hommage d’amour et de reconnaissance
Et pour qu’un souvenir s’en retrouve, plus tard,
Ce petit coin joli du grand pays de France
Nous le voulons nommer  : la COMBE LIÉGEARD

3

Les maisons du village, à nos regards offertes
Avec leurs pignons blancs et leurs petits jardins
Leurs vignes, leurs vergers étagés en gradins
Semblent de gros fruits blancs parmi des cosses vertes.

Et couronnant le tout, fier et majestueux,
Tel un joyau de prix qui couronne une tête
Sur le flanc du coteau, le château du Poète
brille et semble rêver dans son grand parc ombreux.

4

Je suis comme un vieillard
Qui vous accueille et vous bénit
L’oiselet, entre ciel et terre,
À mes rameaux suspend son nid.

Aussi tout chante en mes branchages
Sans respect pour mon large tronc
Tandis que de riants visages
Autour de moi dansent en rond

5

Sur le sable moiré par les ombres des branches
La place est large et prête à de joyeux ébats.
Jeunes gens, accourez en foule les dimanches
Des violons bientôt rythmerons vos pas.

6

Quand l’automne apparaît dans l’abrupte vallée,
Les feuilles en tombant font un tapis épais.
Celui qui vient encore ici, l’âme troublée,
Plus que jamais y trouve et le calme et la paix.

7

Je suis la Grande Dame immobile et sereine
Que la brume enveloppe en ses voiles flottant  ;
Et j’aime à me pencher comme une douce reine
Pour veiller sur Brochon et ses habitants.

8

Voilà bien le vallon, ce vallon calme et sombre
Avec le frais sentier courant à ciel couvert.
L’une y cherche en chantant des fleurs au gazon vert
Tandis que le rêveur cueille un rêve dans l’ombre

9

Malgré son nom de la Louaire
Qui veut dire la grotte aux loups
Ce n’en fut jamais un repaire,
Car jamais on n’en vit chez nous
Ni loups-cerviers, ni loup-garous.

10

Pendant que les chevreaux broutent l’herbe nouvelle
L’enfant nargue le vent au fonds de ce vieux nid  ;
Et la grotte accueillante à l’humble pastourelle
Semble arrondir encor son gros dos de granit.

11

On prétend qu’autrefois tout un essaim de fées
Cachaient leur palais d’or sous ces rochers nus,
Et qu’on pouvait les voir, de simples fleurs coiffées,
Courir légèrement sur les gazons menus.

Les bonnes actions leur servaient de trophées  :
Leurs dons heureux étaient largement répandus.
Mais notre siècle ardent qui les eut étouffées
les a fait fuir bien loin et nul ne les voit plus.

Brochon reste pourtant une terre bénie,
Car à défaut de fées un bienfaisant génie
Y revient, ramenant Poésie et Bonté.
Il descend descend quelquefois de ses hauteurs sublimes
Pour égrener sur nous l’or merveilleux des rimes
Et semer à deux mains l’or de la charité.

12

Amis  ! Brochon nous offre un vallonnet charmant
Un petit bois ombreux où l’on chante, où l’on aime
Et des sentiers perdus où l’on ne sait plus même
Qu’en bas la ville existe avec tout son tourment

13

Ici les ronces et les pierres
Tel le chemin du paradis…
Mais au sommet une clairière,
Un doux repos dans la lumière
Après la marche aux pieds raidis

14

Sou l’enchevêtrement des frênes et des ormes,
L’escalier noueux fait un chemin rampant  ;
Son granit écaillé et ses marches difformes
Rappellent les anneaux d’un étrange serpent.

15

Sans souci de valeur, de taille ni d’espèce,
Allongeant leurs rameaux par dessus le chemin,
Tous les arbres ont l’air de se tendre la main.
Ils donnent aux humains des leçons de sagesse.

16

Les grands rochers figés, les grands rochers géants
Avec leur front sauvage et leur barbe de lierre
Dorment dans l’or terni de leur robe de pierre
Impassibles, pareils à des rois fainéants.

Ils ont vu le courroux de toute les tempêtes
Sans jamais s’émouvoir ni trembler sous les cieux
Mais ils daignent parfois s’égayer à nos têtes,
Et leur écho répond à nos appels joyeux.

17

Oublions la vie âpre et dure
Le ciel rit, le jour est vermeil.
Ce nid profond dans la verdure
Nous offre un abri sans pareil
Tandis que ce tertre en bordure
Nous donne l’air et le soleil.