Affaire de sorcellerie

[Cette « Affaire de sorcellerie » – qui apparemment n’en était pas une – a été rapportée par É. Jean Bart dans le Le Bourguignon dessalé, n° 3 de décembre 1982, une feuille ronéotée confidentielle qui réunissait quelques amateurs d’histoire et d’histoires de Marsannay à Gevrey, en passant par Couchey, Fixin et Brochon.]

« La lettre suivante a été trouvée dans le secrétaire d’une vieille parente décédée dernièrement. Elle me semble devoir intéresser les lecteurs du Bourguignon dessalé.
Cette affaire de « sorcellerie », qui fit tant de bruit dans la presse locale de l’époque, fut, à mon avis, grossie volontairement par l’expéditeur de la missive, qui s’avère avoir été un joyeux drille !
En 1878, date de l’envoi de cette lettre, les disciples d’Allan Kardec[1] étaient assez nombreux partout en France. À cette époque, les propriétaires d’une maison bourgeoise située à Marsannay, rue de l’Argillière[2], réunissaient fréquemment des adeptes de l’écrivain spirite. Lorsque j’étais enfant, on ne parlait qu’à mots couverts devant moi de « ces choses » qui se passaient dans ces réunions. C’est beaucoup plus tard que j’appris, par des personnes qui avaient bien connu les acteurs de ces faits divers, que ces rencontres étaient surtout des rendez-vous galants ! En somme, les séances de spiritisme étaient prétextes à des parties fines… même si le diable s’en mêlait, il n’y avait là rien de bien sorcier ! »
(É. Jean Bart)


« Velars ; le 30 Décembre 1876

Mon cher ami,

Vous faites bien du bruit par là. On ne parle plus que des sorciers de Marsannay. Les articles de journaux se succèdent comme les fusées d’un feu d’artifice. Allons voyons, si ça fait vivre plus longtemps, j’en suis. Je demande de suite à être admis dans le tabernacle, pourvu que le prix d’entrée soit honnête et modéré. Que diable, s’il y a un gâteau à manger, j’en veux ma part, je suis de l’endroit. Or puisque sorcier il y a, je ne me connais aucune infirmité qui puisse m’empêcher de devenir sorcier, je puis même dire que je suis taillé pour faire un grand sorcier.
Trèès bien, vous me direz  ; mais mon camarade pour entrer dans cette ménagerie, il faut avoir la foi et, nous le savons, tu n’as pas la foi – tu – n’as – pas. – la – foi –
Alors si, pour voir clair dans cette nuit qu’on nomme le spiritisme il faut être armé de cette vertu théologale, j’avoue n’en être pas digne, car je n’y crois pas d’un saut de puce  ; je trouve même qu’il faut être doué d’une superbe naïveté pour avaler sans grimacer les niaiseries qui s’y débitent. Allons, vous, mon cher camarade, à qui j’accorde une tête bien organisée, je suis bien certain que vous êtes comme moi et que tout cela vous fait hausser les épaules.
Comment, ils ont le pouvoir de percer ce mur qui nous sépare de l’autre coté de la vie  ! Ils prétendent savoir ce qui s’y passe  ! et au lieu d’opérer au grand soleil, en pleine place publique devant des penseurs à tête carrée comme doit se manifester toute vérité, afin que les faits, une fois étudiés, compris, puissent être classés dans l’ordre naturel qui leur soit propre, au lieu de cela, dis-je, on se réunit par petit comité, la nuit, dans une maison borgne où on y voit goutte et là un médium, femme ou fille malade, hystérique, toujours, débitera son baume que les nique-douilles ramasseront en le signant… allons donc  ! Est-il permis à un homme, sain d’esprit, de croire que le créateur, contrairement aux lois générales de la création, ait donné cette puissance à des êtres souffreteux, malingres à moitié morts et généralement sans volonté  ? Est-il possible de croire que, s’il y avait quelque chose de vrai dans leurs momeries, la science, si curieuse aujourd’hui, n’aurait pas cherché déjà à faire éclater cette vérité. Des savants, on n’en veut pas, la machine ne marche pas devant les incrédules si bien que le science reste à la porte et qu’on en est encore aux médiums extra-lucides. Certainement, à mon avis, chacun est libre de croire ce qu’il veut, mais c’est justement, après les hommes de foi que les fripons courent, et de fripons, le spiritisme en foisonne, il en est pourri. Eh  ! bien, je ne suis pas éloigné de croire que si le quart de [ce] qu’on dit est vrai, dans ce qui se passe à Marsannay il y a de la friponnerie, ou des choses encore plus sales. Voila mon opinion.Vous voila bien surpris, Mon cher ami, de cette lettre que certainement vous n’attendiez pas. Je suis dans ma saison morte, j’ai des loisirs  ! et les soirées sont si longues  ! qu’un tac m’a pris comme du bon temps du père Bilboquet et me voila  : j’entre sans même frapper à la porte, j’espère que vous me pardonnerez, d’autant mieux que ne pouvant plus nous rencontrer et causer comme dans le temps ou nous avions ces forts coups de gueule en politique mon intention est de continuer de m’entretenir avec vous à distance  ; je vous annonce donc pour bientôt, une première sur la politique, aujourd’hui que les gendarmes ne sont plus à craindre pour causer, et je termine en vous souhaitant, à vous, à votre dame et à votre demoiselle, la santé, le reste venant toujours assez.
Bien des choses à l’ami Poulot que j’ai à peine vu le jour de Ste Cécile ainsi qu’aux amis. »


[1] (1804-1869) Fondateur du spiritisme (communication avec les esprits, tables tournantes, magnétisme, etc.), auteur du Livre des Esprits (1857) et du Livre des médiums (1861), fondateur de la Revue spirite (1858). Parmi les émules : Victor Hugo, Théophile Gautier, Camille Flammarion, Arthur Conan Doyle…

[2] É. Jean Bart désigne ainsi la portion de la rue de Mazy entre la place de la mairie et la sortie du village en direction de Couchey.